A l’image de Robert Rauchenberg qui cherche « le lien entre l’art et la vie », Hervé Bohnert s’attache à chercher les liens entre la mort et la vie. Passage indéniable et sort de tout organisme vivant, la mort est inlassablement interrogé dans les œuvres d’Hervé Bohnert et ce, depuis une vingtaine d’années : un jeu de défiance, un duel inéxorable entre l’artiste et la grande faucheuse se profile.

« Ce sont toujours les autres qui meurent »[épitaphe de Marcel Duchamp], tel pourrait être le constat de l’œuvre de ce plasticien autodidacte.

 

L’inventaire du vivant

La trace d’un corps vivant est recherchée, analysée, répertoriée voire inlassablement traquée. Ainsi, ses premiers travaux constitués de centaines de visages humains moulés en cire – matériau malléable et fragile – à l’échelle 1 affirment tous, outre leurs distinctions physiques, la même posture face au spectateur. Ces visages cireux statuent et toisent ses observateurs dans l’espace scénographié. Ces œuvres nous rappelle froidement la céroplastique, technique utilisée pour la conservation de la viande dans les années trente. Près de 1000 visages [nombre à vérifier avec Hervé] ont été moulés, homme, femme à l’expression figée, hommes et femmes à l’aspect translucide tentant de réveiller leurs essences. Nuances de masques mortuaires, ces visages aux yeux clos, renvoient à leurs âmes profondes et procèdent à une introspection métaphysique et deviennent leurs propres masques mortuaires avant l’heure. Répertorier, conserver, identifier, archiver : Hervé Bohnert entreprend tout simplement un inventaire du vivant et laisse un aperçu prémonitoire. Figé dans cet instant, ces hommes et ces femmes avancent lentement vers leur destinée tandis que leurs visages de cire figent le temps et emprisonnent à jamais leurs émotions de ce moment de dédoublement et d’introspection. Défier le mort ? Cet inventaire pose les jalons de l’œuvre d’Hervé Bohnert en dressant un état des lieux des traces du vivant et de son enveloppe charnelle.

 

L’enveloppe charnelle et la pince médicale

Hervé Bohnert infatigable chercheur tente de comprendre le vaste champ d’une articulation entre la vie -la naissance- et la mort. Les instruments médicaux, accessoires indispensables pour le corps médical soignant, sont également présents dans son œuvre et de depuis 1993 (cordon, pince adaptée aux nouveau-nés). La place de l’outil est essentielle dans le processus de conservation et de préservation, l’analogie entre outils d’artistes et outils de médecins participe à la compréhension de l’œuvre d’Hervé Bohnert : le mythe de l’artiste qui rêve de soigner les maux du corps et les maux de l’âme. Avec sollicitude, ces œuvres instaurent au fur et à mesure avec ceux qui les regardent une relation soignant-soigné dans toute sa complexité (dénégation, banalisation, anxiété etc.)

En contrepoint à ces instruments salvateurs cohabitent aussi ces instruments de torture, de mise à morts et l’utilisation qui en est faite est indéniable : cordes, fusils, couteaux… et c’est malheureusement le corps vivant qui les utilisent avec chacun connait comme issue la mort inexorablement. Selon le célèbre adage « la première défense est souvent l’attaque », un mécanisme de défense artistique pour mieux cerner les rouages de la mort est engagé par l’artiste. Cet instant fugace voir irreprésentable, ce millième de seconde qui affirme que là, à cet instant, nous ne sommes plus. La représentativité du temps dans l’œuvre d’Hervé Bohnert est particulière et pleine d’ironie. Tel le chirurgien retardant l’échéance fatidique sur ses patients qui trépassera comme n’importe quel mortel. Tels ces couples mariés, unis pour la vie et ne dit-on pas, jusqu’à ce que la mort les sépare.

 

Le poids d’une vie

Loin des propos d’artistes comme Sterlach ou Orlan, Hervé Bohnert souligne la fragilité de la vie. Que ce soit par le biais d’instruments médicaux ou par le biais de représentation de praticiens du corps médical, la vie et la mort se rejoignent dans ces espaces et ces temporalités. Moulage de cordon ombilical et pinces médicales, radiologues, infirmières, instruments chirurgicaux, stéthoscopes désuets…, tous tentent de prolonger le moment fatidique, avec plus ou moins de chance, avec plus ou moins de réussites, d’énergie, de dextérité, de savoir. Lequel des deux est-il le plus têtu ? L’artiste ou la fossoyeuse ? Chacun des deux semblent déployer inlassablement stratagèmes et énergie pour se contrer l’un l’autre, chacun tentant un coup d’avance sur l’autre. L’art fait ici office de résistant, mais aussi d’arbitre comptant inlassablement les points.

Une nomenclature propre à l’artiste affirme le besoin incessant d’idéaliser plastiquement le passage de la vie à la mort, à l’image de ces grattages de photographies. L’artiste enlève la matière, le matériau pour actualiser l’état physique de la représentation de ceux qui ont fait le grand plongeon. On ne peut s’empêcher de penser à la théorie développée par le médecin américain Duncan MacDougall, selon laquelle l’être humain perdrait 21 grammes au moment de sa mort, ceci correspondant au poids de l’âme. Cette théorie reprise dans le film 21 grammes du réalisateur Alejandro González Inárritu en 2003, qui dédicace ce film à son épouse par « Pues cuando ardió la pérdida, reverdecieron sus maizales » (« Parce que ce dont on ne se souvient pas, révèle ce qu’on ne peut oublier »). Peut-on se souvenir de la mort ? Peut-on l’oublier ? Indéniablement, au quotidien, chacun s’efforce de ne pas se poser ces questions et pourtant l’œuvre d’Hervé Bohnert nous met cruellement face à ces controverses.

 

Une association

Sculptures, bustes à l’effigie de personnalités, déesses glorifiées un temps puis oubliées, Hervé Bohnert réajuste leurs images ou leurs représentations : il les rectifie. Ces personnalités ont toutes bien trépassées, leur représentation doit être réactualisée par l’artiste, un profil en bonne santé et l’autre squelettique. Un juste retour des choses, non ? Quoi de plus légitime ? Dans ce duel interminable avec son ennemi, Hervé Bohnert ne travaille-t’il pas en sous-main pour la grande faucheuse ? Lui rendre hommage ainsi en sculptant les effets de son passage ne serait-il pas suspect ? Mettre à égalité les aspects plastiques du vivant avec ceux de la mort n’est-il pas passible de sanctions ? Hervé Bohnert considérerait-il son ennemi comme égal artistiquement ? Serait-il envieux de ne pouvoir que la singer ? ou de mimer inlassablement ses effets ? Couples, bébés, enfants, familles, amis, tous passent par la rectification de l’artiste, celui qui a besoin de comptabiliser les points. Ce décompte ne peut être exhaustif, Hervé Bohnert n’y arriverai guère. En rendant hommage à la mort, Hervé Bohnert pense t’il échapper à ces griffes ? Serait-il en train de négocier un délai ? un sauf-conduit ? de la clémence ? voire une association ? une petite entreprise ?

 

Utopie morbide

Ce travail de fourmi, voir titanesque, de sacraliser ou de désacraliser la mort révèle également une idéalisation de cette énigmatique trépas. Pas de corps en putréfaction dans l’œuvre d’Hervé Bohnert, uniquement des faits et des actes. Pas de conservation de corps dans du formol comme dans certaines œuvres de Damian Hirst, uniquement des instants, à l’image de ce fugace trépas. Les recherches plastiques d’Hervé Bohnert incarnent un vadémécum démesuré autour de l’essence de l’être, « se savoir mortel » balayant un leitmotiv que tous se presse d’oublier ; l’artiste se présente « en tant qu’envoyé spécial de la réalité » selon Achille Bonito Olivia. La fragilité devient une valeur ajoutée qui est explorée, expérimentée, vécue comme c’est le cas chez Artaud. Ici, l’artiste choisit d’adopter une approche intimiste envers l’œuvre, un point de vue délibérément humain, trop humain. Il met ses propres faiblesses en scène, ses propres peurs, sans aucune médiation opérant une transformation qui annule toutes les séparations pouvant exister entre l’œuvre l’artiste, le sujet et l’objet, l’art et la vie. Au-delà des limites de l’être humain et de sa quête d’infini, l’élan utopique est aujourd’hui circonscrit à la pratique de l’artiste, et seul à bénéficier d’une légitimité poétique concernant le simple fonctionnement mécanique du vivant. A travers l’œuvre s’art, l’artiste redéfinit une dimension intellectuelle de l’utopie, la seule qui soit en mesure de relancer la réflexion nécessaire à la confrontation de la réalité, aujourd’hui plus indispensable que jamais.

 

Magnificence de la cruauté

Et finalement je me suis tu“, installation créée en 2012 est une œuvre qui semble synthétiser les recherches plastiques d’Hervé Bohnert. Un temps imaginée être intitulé Gute Nacht, cette œuvre fait résonner le théâtre de la cruauté qui a eu ses glorieuses années lors du siècle précédent. Toile de matelas recouvrent les crânes à même poser au sol. Cranes d’adultes, mais aussi d’enfants, attendent sagement bien alignés, en attendant un possible inventaire. Une scène qui nous rappelle d’autres images historiques. Rendre les heures les plus noires de l’humanité plus douces ou plus acceptables visuellement ? Rendre hommage à ces milliers d’anonymes ? Ou simplement pointer à nouveau l’horreur et nous rappeler qu’il ne faut pas oublier ? Magnifier la représentation de l’horreur pour qu’elle soit supportable visuellement ? ou finalement l’humaniser ? A l’image de la série d’aquarelles mettant en scène des enfants jouant avec des fusils, cordes et autres instruments de mort, l’artiste les rendant par le medium choisi, innocent face à leurs parts sombres, et la cruauté, déterminisme de l’homme.

Squelettes en dentelles, crânes colorés aux plumes triballes, ex-voto, crânes devenant des gris-gris divins, chapelets, bougies, tous les accessoires mystiques participent à l’œuvre, rappelant que toutes les civilisations ont tentés avec plus ou moins de génie d’éclaircir le mystère de la vie et de la mort, sans succès. L’œuvre d’Hervé Bohnert est semblable à une chambre des merveilles, un cabinet de curiosité recensant autant de faits, d’observations ou d’histoires, « qui n’ont d’autre détermination que de s’offrir au travail de la mémoire.» Hervé Bohnert s’attache indéniablement à tempérer la mort pour mieux conjurer le sort, écarter les mauvais esprits et chasser les peurs.

 

Artisan du réel

Autre particularité dans le processus créatif d’Hervé Bohnert est le fait que c’est un artiste du « faire ». L’action, la pratique plastique par le bais de divers médiums (photos, aquarelle, sculpture) et ce infatigablement, est proche d’un modus operandi d’artisan : pas de théories, pas de contre-théories, pas de commentaires, pas de notes, pas d’assistants, pas de justifications, juste faire l’œuvre et faire œuvre. Une manière d’exorciser les appréhensions face à la mort inévitable, une manière de ne pas théoriser ce qui ne peut fondamentalement l’être, ce que nous ne connaissons pas encore. Une manière de laisser les champs du possible ouvert face à cette adversité. Une manière de laisser chacun face à cette finitude.

 

« Homo sum ; humani nihil a me alienum puto »
« Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étranger » (L’Héautontimorouménos, v. 77 Térence

 

C. Da Costa